Le Père Perrot
Le PERE PERROT (1927-2009)
Chaque personne humaine est unique et mystérieuse, rebelle aux catégories dans lesquelles on voudrait l’enclore. Nos vies se croisent un instant - quelques années - s’effleurent à peine, avant de se disperser dans l’oubli ou l’incompréhension. Qui saura dire la vérité d’un être quand celle-ci semble échapper aux prises du regard rétrospectif ?
Le Père Perrot, plus encore que d’autres, déroutait les jugements. Homme secret, inclassable, il s’est une vie durant donné à une œuvre qui lui survit et en dehors de laquelle rien de ce qu’il fut n’est vraiment compréhensible. Il s’est effacé derrière cette œuvre, au risque des malentendus, dédaignant de la justifier par des discours, allergique aux honneurs et aux coteries.
Né le 9 septembre 1927, Marc Perrot étudie chez les maristes de Toulon jusqu’en première, puis en « mathélem » à Sainte-Geneviève. Admis en classes préparatoires, il préfère contre l’avis de ses parents rentrer à 17 ans chez les pères maristes. Il prononce ses premiers voeux à 18 ans, étudie la philosophie à Sainte-Foy-les-Lyon, effectue son service militaire au Maroc. A Lyon, il étudie les mathématiques à l’Université, poursuit sa théologie à Sainte Foy, est ordonné prêtre et complète sa formation théologique à Rome (1952-53). Plus tard, il enseigne les mathématiques à l’Université catholique de Lyon (60-66) où son franc-parler et sa largeur de vue lui valent déjà admirations et inimitiés. A la rentrée 1966, il prend la direction de l’externat Sainte Marie, remplaçant le Père Peillon qui restera son proche collaborateur. Jusqu’à l’âge de 65 ans, il enseigne les mathématiques en Terminale C, débordant les programmes officiels, passionné par l’approche structuraliste des « mathématiques modernes ». En 1999, au terme de 34 années de direction, il confie le relais à un ancien élève, Marc Gaucherand.
Un bâtisseur
Le Père Perrot était un bâtisseur. Sa fidélité à l’esprit de la congrégation mariste, celui d’une présence attentive et discrète auprès des jeunes à l’image de la Vierge Marie, n’a jamais tourné à la dévotion formelle, pas plus qu’elle ne s’est fourvoyée dans les utopies pédagogiques à la mode. L’urgence était de créer des lieux d’éducation adaptés à leur temps, qui soient des lieux de vie et de croissance, aussi bien pour les enseignants, les membres du personnel que pour les élèves. C’est dans cet esprit qu’il sut fédérer les générosités de plusieurs générations d’enseignants et développer une aventure humaine unique à bien des égards.
Lorsqu’il devient directeur, Sainte-Marie compte 1051 élèves. Dix ans plus tard, elle en compte 1773. Cette même année une annexe est créée à La Verpillière ; les Pères Maristes y prennent la succession des Sœurs du Sacré-Cœur de Picpus qui dirigeaient une école primaire. Le Père Perrot y ajoute une 6ème et une Seconde. L'annexe compte alors 292 élèves. En 1978, tous les niveaux sont assurés et La Verpillière compte 617 élèves (contre 1878 pour le collège de Lyon). En 1999, lorsqu’il quitte la direction, Sainte-Marie totalise 3600 élèves tous sites confondus !
Moins par esprit de prestige que pour encourager des professeurs de bon niveau à rester dans l’établissement (l’externat comptait déjà un nombre important d’agrégés), le Père Perrot ouvre des classes préparatoires: Préparatoires commerciales HEC en 1988, Hypokhâgne en 1989. En quelques années, ces classes vont obtenir des résultats remarquables. Mais le souci de l’exigence passe tout autant par la volonté d’accompagner des élèves moins doués ; ce sera la valorisation de la filière comptable (G2) puis l’ouverture du BTS de comptabilité-gestion à Lyon (1988) et du BTS de Commerce international à la Verpillière (1990). Dans cet esprit, le Père Perrot veut que la qualité de l’éducation mariste profite à des milieux moins favorisés que celui de la bourgeoisie de centre-ville lyonnais ; après avoir ouvert la Verpillière dans le contexte de la ville nouvelle de l’Isle d’Abeau, il s’efforce de créer un troisième site dans une ZEP de l’est-lyonnais (Charvieu Chavagneux), sans jamais y parvenir.
Sa longue amitié avec l'architecte peintre Georges Adilon est à la source d’une oeuvre architecturale de grande ampleur, dans une réflexion commune articulant éducation et création contemporaine. Aujourd’hui, des centaines d’architectes, d’étudiants ou d’amateurs viennent explorer les richesses de cette création à la fois sobre et voluptueuse, dans la conjonction complexe d’un matériau résolument pauvre (béton brut) et de formes raffinées (arrondis, angles variés, fenêtres toutes différentes, travail des grilles…). Il s’agissait en effet de penser une architecture au service de l’éducation en conciliant deux dimensions en apparence contradictoires de l’esprit de la congrégation mariste:
- La discrétion des moyens : l’éducation n’est pas affaire d’apparence, mais travail sur l’invisible, dans un humble accompagnement des personnes au quotidien. C’est ce que traduit la prépondérance des murs nus, la blancheur des classes, la rusticité du matériau…enseigner, « faire-signe », ce n’est pas ajouter au vacarme ambiant, mais plutôt prendre de la distance, faire retraite, pour mieux saisir ensuite la complexité du monde.
- La gratuité des formes : chaque jeune est unique et aucune formule pédagogique ne saurait l’enfermer. Fuir l’utilitarisme, le fonctionnalisme dans l’architecture, c’est ménager des espaces où le regard peut vagabonder, se laisser surprendre, des lieux inutiles au détour de la courbe d’un bâtiment…
Un éveilleur
A un établissement en croissance permanente, le Père Perrot a toujours voulu conserver le caractère d’une « maison ». Selon lui, « un espace éducatif ne peut être qu'un espace d'amour ». C’est dire qu’une école ne réalise pleinement sa mission que lorsqu’elle est un lieu habité, non seulement par une communauté religieuse, mais encore par des laïcs capables de se dévouer quotidiennement dans tous les secteurs éducatifs : préfets de division, éducateurs, professeurs engagés dans toutes sortes de services.
Générosité dans l’éducation : le père Perrot a souvent critiqué l’idée de « projet pédagogique », préférant promouvoir un « style éducatif » où l’on ne cherche pas à sacrifier au conformisme des « résultats » ou de l’image sociale, mais encourager la créativité des élèves et des enseignants: par l’éducation artistique, l’approfondissement spirituel…autant que par la simplicité des rapports humains.
Quand on pense à toutes les œuvres émanant de Sainte-Marie depuis 40 ans, on comprend qu’il avait le génie de susciter ces générosités. Impossible de citer toutes celles qu’il a rendues possibles ou consolidées: Les Petits Chanteurs de Lyon, le Centre Kierkegaard dans les années 80 puis le Collège Supérieur (1999), les activités théâtrales et les colonies d’été, la publication des manuels de culture religieuse Les Chemins de la foi, la qualité de la revue Lyon-Mariste, les voyages à Rome et Florence, jusqu’aux activités proposées aux parents d’élèves, conférences, recollections, etc. Mais au-delà de ces réalisation visibles, combien d’enseignants, d’élèves, de membres du personnel, gardent le souvenir d’une parole, d’un encouragement, qui émanant de cet homme réservé, les avait encouragés dans un moment difficile ! Le jour même de ses obsèques, un inspecteur général qui fut enseignant à Sainte-Marie, lui rendit un hommage public en confiant comment la confiance que le Père Perrot lui accorda au moment où, jeune professeur, il cherchait sa voie, fut déterminante pour toute sa carrière.
Après sa retraite, tout entier dévoué à la fondation Puylata qu’il avait créé pour porter la fécondité de l’établissement, le Père Perrot épaula de nouvelles initiatives parfois inattendues : le Cours Marc Perrotde Dakar (créé par un ami musulman Karim Diallo fasciné par sa personnalité éducative !)...le jumelage avec l’école Sainte Christine de Kinshasa animée par la Communauté du Chemin Neuf, les colonies Le temps des Vacances lancées par Jean-Armand et Florence Baronne…sans compter le développement du Collège Supérieur, ainsi que le discret soutien apporté à des établissements lyonnais en difficulté.
Un homme libre
Ses impatiences, son absence totale de sens diplomatique, étaient proverbiales. Il pouvait d’une remarque lapidaire clore un débat ou manifester les limites d’une position. Nombreux sont ceux qui, surtout à l’extérieur de l’établissement, en ont pâti. Ces rudesses (dont il était largement inconscient) lui valurent souvent la réputation d’ « électron libre », dans sa congrégation comme au sein de l’enseignement catholique. Elles traduisaient un sens passionné de la liberté, notamment dans l'éducation. Ainsi faut-il comprendre son long combat pour la liberté scolaire. Visionnaire, il avait compris qu’une école de qualité ne peut vivre que dans l’autonomie de ses moyens et la cohérence de sa direction. Il a fait du libre recrutement des enseignants un combat difficile, dénonçant à l’avance une dérive bureaucratique de l’enseignement catholique, tenté d’imiter les travers de l’enseignement public. Il avait ainsi à cœur d’accueillir des enseignants du public qui trouvaient dans la maison un second souffle avant de repartir parfois sur leurs premières terres.
Car l’esprit de parti lui était insupportable, et cela fondait ce qu’il faut bien appeler son anticléricalisme. Anticléricalisme souvent de bon aloi : « il faut aimer l’Eglise comme une mère, non comme un parti » répétait-il si justement. Il refusait un christianisme formel, estampillé par l’Institution comme un statut acquis définitivement. « Nous ne sommes pas un établissement chrétien, disait-il, mais un établissement à vocation chrétienne ». Est-ce pour cela qu’à son contact, nombre d’enseignants éloigné de l’Eglise ont pu cheminer vers la foi ? Il est vrai que son christianisme avait quelque chose de protestant : méfiance instinctive de toute forme de médiation, humaine ou ecclésiale, absence de sens liturgique, intérêt limité pour les questions théologiques toujours suspectes de dogmatisme…
Sa spiritualité était celle d’un homme d’action, au sens où chez lui, l’action était méditée jusqu’en ses sources profondes et dans le mystère de sa fécondité invisible. Son sens politique très aiguisé voyait loin ; mais il était tout entier centré sur la promotion des personnes, de leur richesse propre, contre l’étau des directives officielles et autres « projets ». Car l’action déborde toujours ce que l’on peut programmer, on ne comprend le sens d’une action que dans le mouvement vivant de cette action, lequel jaillit des personnes concrètes qui l’incarnent.
La liberté était pour lui la condition de l’espérance. Quand des professeurs étaient déçus par un jeune, il leur rappelait que « l'espérance sur les êtres
Un spirituel
L’espérance était bien pour lui vertu théologale, au sens où sa source est surnaturelle. Cet homme d’engagement et de décision était profondément convaincu que Dieu seul accorde la fécondité des œuvres humaines :
Toute fécondité véritable est grâce, vient de Dieu. Accepter cette humilité permet de ne pas avoir de hâte ni d'impatience, d'essayer d'être dans la paix.
Sur ce sens de l’espérance, il fondait une vision bien particulière de l’éducation, loin de tout volontarisme, de toute recherche du prestige des résultats ou des classements. Travailler à la croissance d’un jeune, c’est entrer dans une forme de renoncement : accepter que l’enfant prenne lentement la mesure d’une exigence, surmonter la volonté de mainmise ou de séduction qui guette l’enseignant, renoncer au désir de reconnaissance pour les efforts consentis…Qui accepte ce dépouillement dans la relation éducative pourra vivre cette mission dans la joie :
L'espérance est une vertu, c'est-à-dire une force qui s'exerce dans le quotidien, un état de confiance, une mise positive sur les événements, une perception humble, parce que sans illusion sur nos limites et respectueuse des délais, d'une réalité spirituelle qui s'accomplit mystérieusement chaque jour. […] Cette reconnaissance que nous ne sommes pas seuls principes actifs de l'histoire, que le sens se dévoile plus qu'il ne se conquiert, introduit une légèreté -comme des enfants- un détachement - vous êtes des travailleurs inutiles -, une sérénité joyeuse -les lys des champs et les oiseaux du ciel -. C'est bien aujourd'hui que s'éclaire le regard de celui qui espère, aujourd'hui qu'est renouvelée sa joie.
Spirituel aussi dans l’ordre de la culture et de l’instruction, le Père Perrot avait à cœur que les enseignants ne cessent de se cultiver, non par le souci immédiat d’une compétence directement opératoire, mais bien plus profondément parce qu’il savait qu’un enseignant, pour éveiller au goût de la vérité, doit lui-même se présenter comme un chercheur de vérité. Il en va ici du sens de la culture scolaire dont il répétait qu’elle devait viser bien plus loin que la compétence mesurable dans telle ou telle discipline. Le sens des humanités, c’est d’introduire un jeune à l’ensemble de l’interrogation humaine, cette inquiétude du sens qui est à l’œuvre au cœur de toute culture digne de ce nom :
A la culture de la réponse et de la banalisation, soucieuse de sécurité, substituer celle de l'interrogation et de l'admiration, motrice de la vie spirituelle. L'aspect parcellaire des disciplines quant à leur objet propre dans la culture ne peut cacher le fait que chacune porte la visée globale de l'interrogation humaine.
D’où une haute conception de la vocation enseignante, comme médiation de l’invisible :
Le professeur et l'éducateur ne sont pas à la source du mystère de la vie intellectuelle et spirituelle, ils n'en sont que les médiateurs.
Le secret d’un être
Les dernières années de sa vie furent douloureuses : en quelques mois, sous l’emprise de la maladie de Parkinson, il perdit l’autonomie à laquelle il était tellement attaché ; une fracture du col du fémur lui valut une série d’hospitalisations à la suite desquelles il ne put retrouver l’usage de ses jambes, tandis qu’à la maladie de Parkinson s’ajoutait le cancer. Il eut beaucoup de peine à accepter cette déchéance, malgré le dévouement des pères maristes et de plusieurs personnes résidant dans l’école. Dans ses derniers mois, il ne pouvait plus qu’écouter la radio. Sur RCF, il fut bouleversé de découvrir les chants de Taizé dans leur lancinante ferveur. Une dernière opération révéla l’ampleur de son cancer. Il mourut quelques jours après, à la clinique des Charmettes, le lundi 6 juillet à 21h10.
Je pus me rendre à son chevet. Revoyant pour la dernière fois ce visage si émacié, mais enfin apaisé, je sus que cet homme rude et pudique avait trouvé le port auquel il aspirait. Je repensai alors à tout ce qu’il avait semé dans ma vie et dans celle de mes proches. Et je compris que l’essentiel n’est pas l’oubli ou l’incompréhension qui recouvrent notre destinée, mais la fécondité invisible d’une existence offerte qui poursuit dans le silence son œuvre de vie.
Le secret d’un être n’est pas ce qu’il cache, mais tout ce qui dans sa vie est accompli dans le silence pour que son expression soit moins contestable : c’est le sol nourricier de la vérité de ses discours. Il est nécessaire que bien des choses soient offertes dans le silence pour que les mots n’en soient que la surabondance.
Le secret d’un être peut ainsi n’être aucunement ce qu’il refuse de livrer, mais ce qu’il accepte de perdre devant les hommes, sa vie la plus profonde et la plus renoncée, la condition de sa présence[i].
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[i] Toutes les citations sont du père Perrot, consignées dans le premier des trois volumes de Paedeia, ouvrages de photographie sur l’architecture de Sainte-Marie.
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